- Francis Généreux
Économiste principal
Liberation Day : un jour sombre pour l’ordre économique mondial
En grande pompe, le président Trump a enfin annoncé ce qui sera probablement le point culminant de la politique économique de son deuxième mandat, voire de sa présidence en entier. Certes, il y a des baisses d’impôts à venir et peut-être d’autres mesures relativement importantes, mais ce ne sera pas la première fois qu’un président en met en place… Dans le cas de la politique commerciale, Trump brise pratiquement d’un coup l’ordre économique en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
La satisfaction du président était sans doute très grande mercredi après-midi. C’était son Liberation Day. La réaction des marchés depuis l’annonce risque peut-être de le faire déchanter un peu. Toutefois, la conviction protectionniste du président est si profonde que ce ne sera sans doute pas suffisant pour vraiment l’ébranler. Son entourage et les membres du Congrès pourraient se montrer plus nerveux. On verra si tout ça le fera flancher tôt ou tard… sans compter les effets réels des mesures annoncées ainsi que des représailles sur l’économie américaine.
Les tarifs « de réciprocité »
Avant de se pencher sur la suite des choses, qu’est-ce qui a été annoncé mercredi dans les jardins de la Maison‑Blanche? Après une allocution énumérant une longue liste de tous les maux résultant du commerce international et de la mauvaise gestion de ses prédécesseurs, le président a annoncé qu’il utiliserait la loi concernant les urgences nationales pour que les États‑Unis appliquent des tarifs de réciprocité variant entre 10 % et 50 % à l’ensemble de leurs partenaires commerciaux. Ainsi, les importations en provenance de la Chine seront assujetties à un tarif de 34 % (qui s’ajoute aux deux salves de 10 % déjà annoncées en lien avec la crise du fentanyl1), celles de l’Union européenne, du Japon et de la Corée, à des tarifs respectifs de 20 %, 24 % et 25 %, etc. Selon la Maison‑Blanche, ces tarifs représentent grosso modo la moitié de ce que l’administration perçoit comme « tarifs imposés aux États‑Unis incluant les autres barrières commerciales et les manipulations de devises ». Les calculs pour les établir sont toutefois plutôt douteux et ne semblent pas avoir de lien réel avec les véritables tarifs et barrières imposés par les autres pays2. Les pays avec qui les États‑Unis ont déjà un surplus commercial (comme le Royaume‑Uni, le Brésil, l’Australie…) se voient tous imposer un nouveau tarif de 10 %. Somme toute, on estime que le tarif effectif imposé à l’ensemble des importations américaines passerait de 2,3 % en 2024 à 24,5 %3. Ce serait le plus élevé depuis la période ayant précédé la Première Guerre mondiale (graphique 1).
Le décret signé par le président mercredi dicte qu’un tarif de 10 % s’applique à tous les pays concernés dès le samedi 5 avril et que pour ceux qui sont soumis à des tarifs plus élevés que 10 %, la différence entrera en vigueur à partir du 9 avril.
Tous ces tarifs ne s’appliquent pas aux biens déjà touchés par les autres décisions du président, comme les 25 % sur les automobiles, l’acier et l’aluminium. Il y a aussi d’autres exceptions pour des biens qui devraient être visés par d’autres décisions du président (cuivre, produits pharmaceutiques, semi-conducteurs, bois d’œuvre, certains minéraux critiques, énergie).
Et le Canada?
Fait rare par les temps qui courent, le président Trump n’avait pas le Canada (ni le Mexique) dans sa mire avec ces nouvelles annonces. Il n’y a donc pas de nouveau tarif sur les importations américaines de produits canadiens et mexicains. Les annonces précédentes demeurent en vigueur, mais, heureuse surprise, les exemptions liées à l’ACEUM tiennent bon. Cela dit, les exportations canadiennes non assujetties à l’ACEUM continuent de faire l’objet de tarifs liés à la crise du fentanyl établis à 25 % (sauf 10 % pour énergie et potasse). Dans le cas où le président (ou éventuellement le Congrès) met fin au décret du 1er février concernant le fentanyl, le Canada (et le Mexique) se verrait appliquer un tarif de 12 % plutôt que 25 % pour le contenu non lié à l’ACEUM. Concernant le contenu non américain des automobiles canadiennes ou mexicaines, rappelons qu’il est assujetti depuis jeudi à un tarif de 25 %.
Les conséquences
Avant tout, il faut noter que les annonces de cette semaine ne divergent pas beaucoup des hypothèses utilisées pour établir nos Prévisions économiques et financières Lien externe au site. du mois de mars. En fait, la poursuite des exemptions concernant l’ACEUM fait même en sorte que la situation pourrait être légèrement moins négative pour le Canada alors que nous tablions sur la fin de celles-ci. Cela dit, la conjoncture ici et aux États‑Unis risque tout de même d’être difficile et des récessions techniques demeurent tout à fait envisageables au cours des prochains trimestres.
Les difficultés n’épargneront pas le reste du monde, mais le degré de sévérité du revers sera variable. Bien que tout de même touchés, les pays d’Europe sont nettement moins dépendants de la demande américaine que nous le sommes (graphique 2). L’ampleur du protectionnisme des États‑Unis envers la Chine est si marquée qu’il serait étonnant que cette dernière puisse naviguer cette tempête sans heurts, surtout que sa propre économie, bien qu’en rémission, reste fragile. D’autres pays émergents d’Asie sont aussi durement ciblés par des tarifs de réciprocité de plus de 35 %. Cela inclut le Vietnam, qui a exporté pour plus de 141 G$ US de biens vers les États‑Unis en 2024 (5e pays en importance) et qui se voit affronter des tarifs de 46 %!
Il y a l’effet direct des tarifs, mais il y a aussi les dommages collatéraux. On sent déjà depuis quelque temps que l’incertitude causée par la volonté protectionniste de l’administration Trump engendrait beaucoup de difficultés aux États‑Unis et ailleurs. Dans le meilleur des cas, les annonces de mercredi procurent une certaine visibilité dans un environnement très sombre. Toutefois, il serait étonnant que tout soit parfaitement réglé. Il faut s’attendre à une vague de représailles; certaines sont déjà annoncées. Le Canada met en place des tarifs de 25 % sur la portion non canadienne des automobiles importées du sud de la frontière et la Chine a annoncé des tarifs de 34 % sur les importations en provenance des États‑Unis. Et d’autres restent à venir. Il peut aussi y avoir des négociations où l’issue serait positive. Il sera également intéressant de voir si l’écart volontaire des États‑Unis pourrait amener une meilleure solidarité des autres pays. Finalement, Trump étant Trump, d’autres mesures protectionnistes ne sont pas non plus à écarter. La situation demeure donc fluide.
Il faut aussi surveiller comment les marchés et les entreprises partout sur la planète réagiront dans les prochaines semaines, mais aussi à plus long terme. La confiance était déjà chancelante dans plusieurs endroits. Se détériorera-t-elle davantage? À quel point les chaînes d’approvisionnement seront-elles chamboulées? Comment l’inflation évoluera-t-elle, avant tout aux États‑Unis, mais aussi ailleurs? Il y a encore beaucoup d’inconnues. Les risques sont nombreux.
On ne brise pas 70 ans d’ordre économique mondial sans faire de dégâts.
1 Et potentiellement à des tarifs de 25 % à la suite des pressions américaines sur les importateurs de pétrole vénézuélien.
2 Dans la plupart des cas, ces pourcentages de tarifs imposés par chaque pays semblent plutôt une simple division avec le solde commercial américain (si négatif) avec ce pays comme numérateur et le montant des importations américaines en provenance de ce pays comme dénominateur.
3 Estimation préliminaire. En proportion du niveau des importations en 2024 et sans considérer certaines exemptions ou tarifs spéciaux ni les effets négatifs des tarifs sur le niveau des importations.
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