- Randall Bartlett
Économiste en chef adjoint
À quel point les dépenses militaires stimulent-elles l’économie canadienne?
L’une des contributions les plus surprenantes à la progression de la demande intérieure au quatrième trimestre de 2025 a été l’augmentation fulgurante des investissements gouvernementaux dans les systèmes d’armes. En termes ajustés pour l’inflation, les achats d’armes par le Canada ont bondi de plus de 800 % d’un trimestre à l’autre sur une base annualisée à la fin de l’année par rapport au troisième trimestre. Cela fait suite à une progression de plus de 1 300 % au trimestre précédent. Selon Statistique Canada, le niveau des dépenses réelles du Canada en systèmes d’armes en 2025 était près du double du sommet historique atteint en 2010 pendant la guerre en Afghanistan (graphique 1), et était entièrement concentré dans la seconde moitié de l’année. Il ne faut pas oublier que l’investissement gouvernemental dans les systèmes d’armes n’a quand même constitué que 0,2 % du PIB nominal l’an dernier, ce qui représente moins qu’au début de la période ayant suivi la Deuxième Guerre mondiale et au milieu des années 1980 en proportion de la production totale. Toutefois, si les dépenses en systèmes d’armes en 2026 ressemblent à celles de la seconde moitié de 2025, la part de l’économie allouée à la défense pourrait atteindre cette année son plus haut niveau depuis au moins 65 ans.
Des chiffres de cette ampleur soulèvent une question : où va tout cet argent? Les récentes données sur le PIB et l’analyse de Statistique Canada qui les accompagne ne donnent pas beaucoup de détails. Selon l’organisme statistique Lien externe au site., les systèmes d’armes militaires comprennent des « véhicules et d’autres biens comme les navires de guerre, les sous-marins, les aéronefs militaires, les chars et les porteurs et lanceurs de missiles ». Elles n’incluent pas les armes à usage unique (p. ex. munitions, missiles, roquettes, bombes) ni les infrastructures ou ouvrages non résidentiels pour la défense (p. ex. bases militaires, aéroports militaires). Il importe de souligner que les dépenses en systèmes d’armes, dans la façon dont elles sont comptabilisées dans le PIB, sont établies sur une base trimestrielle désaisonnalisée. Elles sont aussi calculées selon les principes de comptabilité d’exercice [en anglais seulement] Lien externe au site., c’est-à-dire que l’investissement n’est pas passé en charges d’un seul coup, mais plutôt réparti sur la durée de vie utile de l’actif.
Le gouvernement du Canada publie plusieurs sources d’information sur les dépenses en matière de défense, à partir desquelles peuvent provenir des données sur les investissements dans les systèmes d’armes. Elles comprennent notamment le budget Lien externe au site.; le Plan ministériel Lien externe au site. (ce que le gouvernement annonce comme dépenses au cours de l’année à venir); le Budget principal des dépenses Lien externe au site. (la demande initiale de financement du Parlement pour l’exercice à venir); et le Budget supplémentaire des dépenses A Lien externe au site., B Lien externe au site. et C Lien externe au site. (demandes subséquentes de financement supplémentaire au Parlement pour l’exercice en cours, en sus de ce qui était indiqué dans le Budget principal des dépenses) (graphique 2). Notons que toutes ces informations sont publiées sur une base annuelle correspondant à l’exercice financier, et qu’elles s’appuient sur les principes de comptabilité de caisse, ce qui signifie que les sommes sont passées en charges lorsqu’elles sont dépensées, plutôt que réparties sur la durée de vie utile de l’actif. C’est aussi de cette façon que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) comptabilise les dépenses militaires afin d’évaluer dans quelle mesure les pays respectent leurs engagements. Ces documents doivent être lus conjointement avec le Rapport financier trimestriel Lien externe au site. du ministère de la Défense nationale, dont le plus récent a été publié le même jour que le PIB. Il s’agit également d’un des principaux documents cités par Statistique Canada comme source de ses données sur les investissements dans les systèmes d’armement. Contrairement à ces rapports financiers, les renseignements sur les finances du gouvernement fédéral tirés de La revue financière Lien externe au site. mensuelle sont publiés selon la méthode de la comptabilité d’exercice, avec certaines réserves, dont plusieurs sont expliquées dans cet article Lien externe au site..
En regroupant ces éléments, nous croyons que Statistique Canada pourrait surestimer l’incidence économique des dépenses du gouvernement du Canada pour les systèmes d’armes. Premièrement, on ne sait pas exactement quelle part des dépenses actuelles du gouvernement fédéral en matière de défense est incluse dans les systèmes d’armes aux fins du calcul du PIB, ni à quel moment elle l’a été. Par exemple, certains médias [en anglais seulement] Lien externe au site. rapportent que les dernières données sur le PIB pourraient tenir compte des aéronefs de recherche et sauvetage Kingfisher et des hélicoptères maritimes Cyclone. Toutefois, ces appareils ne correspondent peut-être pas à des systèmes d’armes au sens de la définition de Statistique Canada, du moins pas avant le troisième trimestre de 2025. Ces montants pourraient plutôt refléter la hausse des « dépenses militaires » associée au transfert du contrôle et de la supervision de la Garde côtière canadienne, qui faisait partie de Pêches et Océans Canada avant le 2 septembre 2025 (il convient de noter que Statistique Canada a contesté cette affirmation en privé). Deuxièmement, on ne sait pas clairement comment Statistique Canada transforme une augmentation marquée des dépenses militaires annuelles en un investissement trimestriel désaisonnalisé en systèmes d’armes, établi selon la comptabilité d’exercice, afin de correspondre à la méthodologie du calcul du PIB. Les prévisions de dépenses militaires Lien externe au site. publiées par le gouvernement du Canada en juin dernier montrent l’importance de ces différences comptables : les nouvelles dépenses en immobilisations prévues pour la défense sont environ un tiers plus faibles cette année lorsqu’elles sont présentées selon la comptabilité d’exercice plutôt que selon la comptabilité de caisse (graphique 3). En effet, si ces nouvelles immobilisations avaient été correctement comptabilisées au quatrième trimestre de 2025, on pourrait s’attendre à voir des transactions correspondantes dans La revue financière, ce qui ne semble pas être le cas. Ainsi, une partie de la récente hausse des investissements dans les systèmes d’armes pourrait être le résultat d’un changement méthodologique plutôt que de nouvelles dépenses réelles, et pourrait être révisée à la baisse à l’avenir.
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